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Les Carnets de la SAF, vol. 1
par Zack Richard
Zack est membre de la troupe de danse Swinging Air Force depuis près de 4 ans. Il nous offre ici un article écrit pour la France l'an dernier, où il nous expose ce que signifie réellement faire partie d'une troupe de danse à l'aube du 3e millénaire.
"Encore!"
Le long de ma colonne coule un sinueux filet de sueur; mes mains moites, couplées à celles de ma partenaire, me donnent l'impression de tenir un poisson frétillant; je ne sens plus mes orteils, la semelle de mes souliers usés par les planchers de toutes les villes américaines laisse entrer une brise désagréable. L'horloge affiche 21h50 : le calvaire approche à sa fin, mais pas avant que notre numéro soit parfait. Le spectacle est pour demain. L'échec n'est pas une option. Après tout, nous sommes la Swinging Air Force.
Je ravale ma salive, échange un regard avec Maryse, le temps d'un clin d'oeil, le temps de l'assurer que je possède toute ma concentration malgré l'heure avancée. Je baisse la tête, et attends la musique, dont l'air me trottera dans l'esprit pendant les jours à venir. Les muscles qui me servent à propulser les minuscules 110 livres de ma partenaire sont inexplicablement endoloris, mais j'ose espérer que cette fois est la bonne, et qu'on pourra tous rentrer chez nous.
Je souffre... Et j'aime ça.
La plupart du temps.
Souvent - et c'est vrai de toutes les troupes de danse - on oublie tout l'effort qu'il faut déployer pour faire partie et, encore pire, conserver l'unité d'un groupe quelconque, à plus forte raison lorsqu'il comporte des individus au tempérament artistique comme des danseurs. Moi-même regarde les autres troupes de danse, et me demande, bien légitimement, " Sommes-nous les seuls dans cette situation? Connaît-on les mêmes difficultés ailleurs? "
Mes conversations avec des membres aguerris de groupes de danseurs à travers les États-Unis et le Canada me l'ont confirmé, à mon grand soulagement. Plusieurs obstacles se dressent face au bon fonctionnement d'une troupe de danse.
Tout d'abord, on doit compter avec les impossibilités physiques. On oublie à quel point il est ardu, dans un monde où tous circulent aussi vite à travers leur existence, de trouver une plage-horaire qui conviendra à une douzaine de personnes vivant à toutes les extrémités de l'île de Montréal. Oh! et que dire du studio? Assez grand pour accomoder six couples et leurs coups de pied enthousiastes, assez haut pour accueillir en toute sécurité les cannes à pêche, knickerbockers et dive forwards dont leurs membres sont de fervents adeptes, bien aéré (très important, particulièrement par les étés québécois chauds et humides!) et enfin situé à une distance raisonnable des habitations de chacun.
En second lieu, le sacrifice artistique: il est difficile et presque tabou de l'admettre, mais danser dans un groupe, implicitement, signifie qu'on doit, dans une certaine mesure, s'adapter au style de ce groupe, ou développer un style qui est un compromis entre les styles de tous. Même les groupes de danseurs comme les Minnie's Moochers, reconnus pour leur craziness, ont au moins cette dernière caractéristique comme critère, et un couple Hollywood jusqu'au bout de leurs spectators s'y distinguerait de façon ridicule dans une ligne de swing-outs. Pour deux heures par semaine, et souvent plus, notre style est étouffé, dépouillé, chaque mouvement analysé et critiqué par le répétiteur et comparé à celui des autres. Oui, cela peut s'avérer épuisant: il est donc essentiel de continuer à développer son style personnel en parallèle, ce que plusieurs personnes ayant également un emploi n'ont pas le luxe de se permettre.
Finalement, compromis est le nom de famille de n'importe quel groupe. Qui donnera le cours de Balboa, qui dansera sur les ailes au American Lindy Hop Championships, qui ira à Norwich pour donner une fin de semaine d'ateliers... Deux grands types d'activités se retrouvent fréquemment sur notre liste: celles dont tous veulent la responsabilité, et celles auxquelles personne ne se frotterait même pour un cours privé avec Steven & Virginie. Cela occasionne des problèmes que seuls une organisation rigide et des décisions intelligentes et balancées peuvent résoudre. Heureusement, nous sommes dotés d'un esprit d'équipe assez puissant pour avoir traversé les multiples petites épreuves que le temps a mis sur notre chemin et, depuis maintenant 5 ans, la Swinging Air Force existe, évolue, change et prend de l'expansion avec le temps.
Être membre d'un groupe de danseurs tel que la Swinging Air Force représente cependant plus que les occasionnels inconvénients qui se forment régulièrement au fil des mois. C'est la complicité unique que l'on développe avec des gens qui deviennent parfois de proches amis, l'opportunité de travailler avec une partenaire idéale qui partage nos buts et nos visions, la chance de voyager - la plupart du temps pour des prix ridiculement bas! - à travers le continent pour des échanges, des ateliers, des compétitions.
D'un point de vue cependant plus clinique, et plus propre à intéresser notre esprit de danseur, faire partie d'un tel groupe a ses bénéfices. L'entraînement rigoureux que l'on suit ne nous fait pas souffrir en vain: personnellement, j'ai vu dans les quelques mois suivant mon adhésion à la SAF une amélioration drastique dans ma danse - le fait que, nouvellement célibataire, je jetais allègrement mon argent à tous vents, et plus spécifiquement à tout événement swing dans un rayon de 150 kilomètres, n'a certes pas nui à cela non plus, mais c'est une toute autre histoire. Souvent grâce à la troupe de danse, j'ai pu apprendre des meilleurs: Nathalie et Yuval de Hop Swing & A Jump, Steven Mitchell & Virginie, Joel Plys et Valerie Salstrom, et la liste est longue... D'un point de vue simplement économique, l'équation se démontre facilement: douze personnes ont plus de pouvoir d'achat qu'une seule!
Il est également, suivant mon opinion du moins, capital dans une troupe de danse de s'intéresser à tous les styles, et l'influence de tous les membres du groupe constitue un melting pot d'idées incroyablement riche du point de vue de la danse, que, en tant que danseur social autant que chorégraphe, j'exploite à fond. Les membres de la SAF ont certes chacun différents intérêts - Maryse et moi sommes des adeptes de Balboa, et je suis moi-même le produit d'une enfance passée en grande partie dans le domaine du ballroom - mais, ensemble, forment un tout qui couvre presque la totalité des danses swing, et même des danses tout court: Shag, Balboa, danse contemporaine, Charleston, Tango, East Coast Swing, Salsa et - bien entendu - Lindy Hop. J'adore le Lindy Hop et écoute du jazz à tue-tête dans mon appartement: cependant, j'apprécie la danse en général et, du tap dance au Hip Hop, suis enchanté du niveau de diversité qu'une troupe de danse comme la SAF me permet d'atteindre.
Enfin, on peut compter avec le fait indéniable, l'avantage sans prix que l'on partage avec des gens dont la compagnie nous est agréable une passion unique, un lien fabuleux qui se tisse à travers les compétitions, les spectacles, les longues pratiques, les frustrations et les réconciliations. J'ai personnellement construit des relations allant bien au-delà de la simple danse avec certains de mes congénères. On ne peut exagérer l'aspect social de la danse en général et du swing en particulier, surtout quand on parle d'un groupe qui se réunit parfois plus de six heures par semaine pour exercer l'activité que ses membres chérissent entre toutes... Et simplement pour ça, je sais que ma place n'est ailleurs qu'ici-même!
Malgré les longues heures de répétition, les courses au studio, les inévitables imprévus qui sont le lot d'une troupe/école de danse, personne n'a à ce point-là besoin d'être convaincu que, si votre chemin rencontre l'inestimable chance de joindre un groupe de danseurs de swing, l'expérience extraordinaire en vaut amplement les enjeux. Les heures de plaisant covoiturage - insupportables en l'absence de bonne compagnie - et les innombrables voyages à l'étranger - qui pourraient à eux seuls faire l'objet d'un article étoffé - suffisent à combler ces légères lacunes. Trop souvent des danseurs de swing se désintéressent de leur art quand ils atteignent un certain niveau: croyez-moi, faire partie d'un groupe aussi talentueux nous rappelle sans cesse que quelqu'un, quelque part, et souvent plus près que l'on croit, a toujours quelque chose à nous apprendre!
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